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Je suis jongleuse de mots…enfin je souhaiterais l’être.
Vous me voyez gantée, vous demandez pourquoi. La raison en est simple.
Quand les mots créateurs s’envolent en d’étranges arabesques, nul ne sait
en quelle humeur, ils vont lui revenir. Donc afin de prévenir les dangers
éventuels et éviter une blessure trop ardente, je protège les outils de mon
artisanat.
Ainsi l’autre jour, j’errais nonchalamment dans une cité fort distinguée lorsqu’à
brûle-pourpoint, insultes assassines et termes méprisants me vinrent en écho.
Parce que peau mate et crinière féline aux couleurs nocturnes révèlent chez
certains leurs propres médiocrités, je reçus de plein fouet propos inavouables
hors vie privée. J’ai dû les rattraper, ne serait-ce que pour les mieux maîtriser.
Seulement lames tranchantes et finement affûtées, à capter, sauf extrême
extérité, ordonnent d’être ganté !
Certes, me direz-vous, mais heureusement ils ne sont pas tous armes criminelles.
Non point je vous l’accorde. Certains sont ronds, tendres, doux comme la poitrine
d’une mère. Le risque n’existerait point de les prendre à mains nues. Mais alors
celles-ci se cachent n’osant les effleurer de peur qu’une fois saisis, ils ne se
transforment en quelques balles, boules ou billes, enfin en objets ronds banaux et
sans valeur.
Ceci, très certainement, n’est pas le mot courant, celui qui passe ou s’installe,
convention ménagère. Dans ces conditions, des gants, quel en est le profit ? Ma foi,
il est fort simple et sans excentricité. A force de vaisselle et produits de droguerie,
les doigts eux-mêmes perdent de leur beauté. Aussi pour parer à une vieillesse
précoce et à l’altération de l’épiderme fragile, ces habits protecteurs semblent les mieux
adaptés.
De mode, dans cette histoire, est-il pourtant question ? Il semble bien. Le Mot,
n’en doutez pas, est un styliste fort doué. Car à sa façon il engendre de multiples effets.
Imaginez des paroles exprimées en vue de vous blesser. Vous ne les acceptez pas,
donc vous vous défendez. Aussitôt le mannequin porte armure de guerrier.
Le coup est rude, mais de combat vous ne voulez pas. Alors de verre ou de métal,
d’une matière absolument impénétrable, le modèle se vêt. Finalement vous les recevez
violentes en votre fragilité. Elles vous habillent sournoises d’un costume chagrin,
très peu coloré, d’un fil perméable et spongieux à la fois. N’est-il pas?
(…)
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